Denis Ruellan, 1995
Ç L'invention de la carte de presse ou la fermeture
de la frontire journalistique (1936 ‑
1940) È
in LÕidentitŽ professionnelle des journalistes,
Alphacom Ð CUEJ, Strasbourg.
La loi du 29 mars 1935[i]
est une Žtape essentielle du processus de structuration du groupe des
journalistes franais : elle signifie la fermeture de la frontire
professionnelle ouverte autour de 1860 et qui connut l'apogŽe de son
dŽveloppement jusqu'en 1914.
Le concept de frontire, que
nous empruntons ˆ la gŽographie humaine[ii],
dŽcrit les ressorts politiques, Žconomiques et sociaux, ainsi que les Žtapes,
de la structuration des espaces sociaux nouveaux. Dans les pays qui disposent
de territoires Ç vierges È et ne sont pas contraints ˆ une croissance
internalisŽe, les frontires ‑ on parle aussi de fronts pionniers ‑
sont les lieux d'Žlection des membres sociaux qui ne trouvent pas dans les
espaces anciens (structurŽs, voire sclŽrosŽs) les conditions de vie ou les
rŽponses ˆ leurs ambitions. Convergent vers la frontire, s'y installent, en
structurent les espaces, tous ceux qui sont prts aux risques de la crŽation de
nouveaux territoires et de nouvelles activitŽs.
Tant que les espaces ne sont pas tous appropriŽs, tant
qu'il reste de la place pour de nouveaux arrivants, la frontire ne se ferme
pas et la diffŽrenciation sociale reste faible. Quand enfin la frontire arrive
au bout d'elle‑mme, quand les concurrences ne peuvent plus tre
naturellement ŽtouffŽes par la disponibilitŽ de territoires encore Ç vierges È,
les logiques de diffŽrenciation sociale ‑ et singulirement
d'appropriation ‑ se mettent ˆ l'ouvre. On assiste alors ˆ la
concentration des ressources et des moyens de travail, ˆ l'exclusion, ˆ la
marginalisation ou ˆ l'aliŽnation de certains membres sociaux. Quand la
frontire est fermŽe, d'autres peuvent alors s'ouvrir, plus loin. Ainsi
fonctionna hier la frontire amŽricaine, ainsi aujourd'hui est colonisŽe
l'Amazonie.
AppliquŽ aux mŽtiers nouveaux, ou qui connaissent une
Žtape dŽcisive de dŽveloppement, le concept de frontire permet de souligner
les Žtapes et les enjeux de la structuration des groupes professionnels. On
peut ainsi dŽcrire l'histoire du journalisme en quatre Žpoques.
1 ‑ Avant le dŽbut de la presse industrielle
(1860 environ), le journalisme est un mŽtier mal dŽfini, qui plus est marginal.
Le journalisme est un territoire vierge pour l'essentiel : infiniment
hŽtŽrognes, ses praticiens sont trs peu nombreux, parce que le marchŽ de
travail n'existe pas encore vraiment. Trois types professionnels ont dŽjˆ
quelque existence : les directeurs, vŽritables hommes‑orchestres du
journalisme naissant, les copistes, hommes‑ˆ‑tout‑faire des
premiers journaux, et les informateurs, hommes tout terrain de l'embryon de
marchŽ de l'information. Quelques centaines d'individus tout au plus.
2 ‑ Ce marchŽ de travail va se dŽvelopper gr‰ce
ˆ une conjonction de facteurs[iii]
politiques (dŽmocratisation), Žconomiques (industrialisation), culturels
(instruction, Žducation) donnant naissance ˆ la grande presse populaire. Va s'y
Žpanouir, dans des conditions matŽrielles, juridiques et morales trs variŽes,
un nombre croissant de travailleurs journalistes qui, de manire permanente ou
non, rŽgulire ou pas, vont tirer du journalisme les ressources (matŽrielles et
symboliques) nŽcessaires ˆ leur existence. Dans cette pŽriode d'expansion de la
frontire, qui dure jusqu'ˆ la premire guerre mondiale, on trouve dans le
journalisme des profils professionnels trs variŽs, que l'on peut classer en
trois grandes catŽgories : ceux pour qui le journalisme est une ressource et
une identitŽ sociale secondaires, ceux pour qui le journalisme est le
principal, voire l'exclusif, et ceux qui mnent une activitŽ double. Dans la
premire classe, on trouve des imprimeurs, des photographes, des secrŽtaires de
mairie, des instituteurs, des commerants, des fonctionnaires... toute une
faune de personnages qui font du journalisme un appoint (financier et
symbolique, certains travaillant mme gratuitement). Dans la seconde classe, on
situe les articliers, reporters, secrŽtaires de rŽdaction, chroniqueurs,
directeurs, photographes... qui en nombre croissant font du journalisme leur
essentiel. Dans la troisime catŽgorie, on rencontre des avocats, des
Žcrivains, des hommes politiques dont la particularitŽ est de dŽvelopper
une activitŽ qui s'exprime, entre autres occasions, dans les journaux.
3 ‑ Tant que les territoires ne sont pas tous
appropriŽs (en fait, tant que l'expansion du marchŽ est continue), les logiques
de diffŽrenciation ne se font pas sentir. C'est alors que l'espace devient plus
rare et les places plus chres, que la frontire se ferme, que commencent les
processus de diffŽrenciation sociale : les concurrences structurent des
arguments qui conduiront ˆ l'exclusion, ˆ la marginalisation et ˆ l'aliŽnation
d'une partie des membres du groupe professionnel. Pour les journalistes, cette
phase commence en 1918, avec la crŽation d'un syndicat trs actif, et s'achve
en 1935, avec la loi sur le statut professionnel. Cette dŽcision parlementaire
est un ŽlŽment majeur du dispositif professionnaliste (entendu comme l'ensemble
des arguments de ma”trise d'un territoire professionnel) d'une fraction des
journalistes en activitŽ ˆ l'Žpoque qui obtint par la loi les moyens de
l'exclusion ou de l'aliŽnation des autres fractions. En l'espce, les
journalistes s'adonnant exclusivement ou principalement ˆ l'activitŽ (catŽgorie
2) trouvent dans la loi les moyens de s'imposer aux autres catŽgories.
4 ‑ La pŽriode suivante, de 1935 ˆ nos jours,
est celle de la mise en oeuvre des dispositions lŽgislatives et rŽglementaires,
qui achvent la rŽgulation de la frontire et en font un territoire ancien,
c'est‑ˆ‑dire structurŽ et - symboliquement ‑ fermŽ.
Pour vŽrifier cette proposition thŽorique, nous avons,
dans des travaux prŽcŽdents[iv],
ŽtudiŽ diffŽrents aspects, en particulier les projets de crŽation d'un Ordre
professionnel, le r™le de la formation dans l'identitŽ du groupe
journalistique, les efforts de dissociation des groupes professionnels voisins.
Notre prŽsent propos s'est attachŽ ˆ trouver
vŽrification de nos hypothses dans l'observation d'une pŽriode mŽconnue et
d'archives pour la premire fois rendues disponibles. Il s'agit de la pŽriode
1936 / 1940, durant laquelle commena ˆ fonctionner la Commission de la carte
d'identitŽ professionnelle des journalistes (CCIJP) dont nous avons pu
consulter les archives, en particulier les procs‑verbaux (PV)[v]
des rŽunions de commissions plŽnires et supŽrieures chargŽes d'appliquer le
dŽcret du 17 janvier 1936[vi].
Avant d'entrer dans le vif de ce sujet, il est utile
de dresser un Žtat des lieux socio‑professionnels au moment mme du vote
de la loi de 1935 et du dŽcret de 1936.
1 ‑ La loi intervint aprs une longue pŽriode
d'incomprŽhension entre les journalistes et le patronat de presse. La
conception avortŽe d'un contrat collectif, amorcŽe ds 1918 et dŽfinitivement
enterrŽe en 1933, a ŽtŽ largement dŽcrite ˆ l'Žpoque[vii].
I1 appara”t en dŽfinitive que le patronat eut une attitude incohŽrente et
irresponsable. Il souffla le chaud et le froid sur les nŽgociations avec les
dŽlŽgations de salariŽs, pour finalement se dŽdire de la faon la plus
incorrecte que soit, dŽsavouant ses propres nŽgociateurs et prŽtendant nuls
tous les usages acquis.
2 ‑ La loi est partiellement fondŽe sur des
usages qui, depuis deux dŽcennies, s'Žtaient Žtablis. On a dit ses dispositions
exorbitantes du droit du travail de l'Žpoque, ce qui resta vrai durant une
annŽe, avant que soient promulguŽes les lois sociales de 1936. Mais on n'a pas
assez soulignŽ que de nombreux usages s'Žtaient dŽjˆ Žtablis, que le contrat
collectif aurait dž confirmer. Que l'on pense aux indemnitŽs de licenciement
selon le principe du Ç mois par annŽe È[viii],
aux congŽs annuels, au repos hebdomadaire, au salaire minimum, ˆ la clause de
conscience mme, qui appara”t au travers de quelques jurisprudences[ix].
Tous ces aspects, caractŽristiques des dispositions des contrats collectifs et
qui seront adoptŽes par la loi faute d'accord patronal, sont donc en gestation
avant 1935.
3 ‑ La loi est une avancŽe considŽrable du droit
du travail, elle annonce les bouleversements de 1936 ; mais elle n'est pas
fondamentalement en avance sur son temps. On trouve ˆ l'Žtranger des situations
bien plus modernes. La diffusion des conclusions de l'enqute du Bureau
international du travail, menŽe de 1928 ˆ 1932 ˆ propos de la situation des
journalistes (conditions de vie et de travail) dans trente-trois pays, pesa
certainement lourd dans les esprits parlementaires : la France, terre des
Lumires et du droit d'expression y faisait plut™t figure d'attardŽe[x].
Concluant la dŽfense du projet de loi proposŽ par 65 dŽputŽs, Henri Guernut
disait: Ç Pour peu que nous tardions encore, les journalistes franais seraient
les seuls en Europe ˆ attendre un statut professionnel È[xi].
4 ‑ La loi dit beaucoup, confusŽment, sauf
l'essentiel : ˆ qui s'applique‑t‑elle vraiment, au delˆ de la
dŽfinition tautologique qu'elle donne du journalisme ? La loi n'apporte qu'une
rŽponse de type Žconomique et social aux questions posŽes par la condition
de journaliste. Elle Žvite soigneusement deux dimensions : la nature mme du
journalisme et les moyens d'accomplissement ‑ notamment moraux ‑ du
mŽtier.
Cette imperfection majeure de la loi est
problŽmatique, car elle sme un doute jusqu'ˆ son objet mme, son ambition
profonde, son principe ; d'autant que, la suite le montrera, l'imprŽcision sera
dŽterminante pour l'application.
La loi n'est d'ailleurs pas seulement imprŽcise, elle
est aussi peu claire. Le texte est un galimatias de dispositions ŽnumŽrŽes dans
le dŽsordre. Le dŽcret instituant les modalitŽs d'attribution de la carte n'est
gure mieux ; un juriste remarquait ˆ juste titre, ˆ l'Žpoque: Ç C'est un
document aussi long que la loi elle‑mme et qui comporte douze articles.
Il n'explique cependant que deux paragraphes de cette loi, exemple des
commentaires que celle‑ci nŽcessite...È[xii].
Contrairement ˆ une thse frŽquente, la prŽcipitation
n'est pas une explication : l'histoire paritaire puis parlementaire du statut
prouve que si l'adoption s'est faite dans un temps record (discutŽ et approuvŽ
unanimement par la Commission du travail, le texte est adoptŽ par la Chambre
des dŽputŽs le 14 mars 1935 et dirigŽ le soir mme vers le SŽnat ;
immŽdiatement saisie, la Commission du commerce et du travail approuve ˆ
l'unanimitŽ les directives du rapporteur et le projet est envoyŽ en sŽance le
19 mars pour tre adoptŽ sans opposition), l'Žlaboration du texte final a ŽtŽ
trs longue : le projet prŽsentŽ ˆ la suite des travaux de la Commission du
travail de la Chambre (1935) reprenait les propositions du dŽputŽ Guernut et de
64 autres dŽputŽs (1933), qui lui‑mme s'Žtait inspirŽ du projet de
contrat collectif rŽflŽchit depuis 1922 (au minimum). De mme, le texte du
dŽcret d'application de la carte a ŽtŽ bien rŽflŽchi et visŽ par plusieurs
instances compŽtentes, notamment le Conseil d'Etat.
On peut donc se demander si cette imprŽcision n'a pas
ŽtŽ voulue et construite. Par qui, alors, et pourquoi ? Il nous semble qu'il y
eut ˆ l'Žpoque convergence de positions entre les protagonistes de la loi
(dŽputŽs, syndicalistes, patrons), mme si les motivations n'Žtaient pas
totalement identiques.
Il est Žvident que dans l'esprit de tous ceux qui
participrent ˆ l'Žlaboration de la loi, celle‑ci avait pour objectif de
protŽger les journalistes autant que de se prŽmunir d'un mauvais Ç usage È du
journalisme. Mais les raisons de cet objectif, et les moyens de le remplir,
sont contradictoires. Il semble en effet que du c™tŽ professionnel (patron et
journalistes), on ait vu dans la loi un instrument plus radical. DŽveloppons
cette hypothse.
a ‑ A l'instar des recommandations formulŽes par
le BIT, le lŽgislateur franais, inquiet des malversations trs courantes dans
la presse, a souhaitŽ entourer spŽcialement la catŽgorie laborieuse des
journalistes, petite par le nombre mais importante par le service social
qu'elle assure, selon la formule du BIT.
Appliquant le principe Žmis ds le XVIe sicle par
Niccolo Machiavelli ‑ celui‑ci disait que la RŽpublique est un rŽgime
dans lequel les membres ont intŽrt ˆ la vertu ‑, la loi mise sur l'idŽe
que les tres et les groupes sociaux, placŽs en position d'Žlire de faon
autonome leur normes, leurs valeurs et leurs lois, vont choisir ce qui est le
plus vertueux, parce que c'est leur intŽrt. Pour parvenir ˆ cet objectif, la
loi s'est prŽoccupŽe de mettre en place ce que Pierre Bourdieu[xiii]
appelle des contraintes vertueuses, c'est‑ˆ‑dire des dispositions
qui permettent aux tres et aux groupes d'tre meilleurs. Et de combattre les
contraintes vicieuses, c'est‑ˆ‑dire celles qui conduisent les tres
et les groupes ˆ des comportements nŽgatifs. En quelque sorte, la loi a
souhaitŽ permettre aux journalistes de se forger une Žthique et les moyens de
la respecter.
Souhaitant renforcer l'autonomie des journalistes,
espŽrant par ce biais que les acteurs du mŽtier seraient naturellement conduits
ˆ tre plus vertueux, la loi appara”t, pour cette raison, trs incomplte et
imprŽcise. L'imperfection de la loi doit donc tre comprise comme plus
dŽlibŽrŽe que maladroite ; le lŽgislateur a voulu laisser aux parties le soin
d'entrer dans les dŽtails d'un cadre sommairement Žtabli, tablant sur le fait
que des rgles ŽdictŽes de faon autonome seraient d'autant plus vertueuses et
appliquŽes.
En dŽfinitive, le lŽgislateur a voulu laisser les
journalistes ‑ et les patrons ‑ s'organiser pour que l'organisation
les rende vertueux ; la loi espŽrait que la professionnalisation (tout ˆ la
fois la protection des journalistes et leur autonomisation) allait entra”ner la
police morale du mŽtier. C'est cette conception, entŽrinŽe par le lŽgislateur,
qui a ŽtŽ publiquement dŽfendue, notamment par les journalistes, comme en
tŽmoignent les textes. DŽfendant le projet de loi, le dŽputŽ Brachard (par
ailleurs journaliste) estimait que celle‑ci Žtait plus qu'une Ç oeuvre de
protection et de garantie en faveur d'une catŽgorie de travailleurs È ; elle
Žtait une Ç oeuvre de garantie sociale et de morale publique È. Il expliquait :
Ç Quand un exact Žquilibre s'est Žtabli entre les conditions matŽrielles de
l'entreprise et les conditions morales de son existence spirituelle, c'est
alors que l'on peut dire que le journal est en bonne santŽ. (...) Mais n'est‑ce
pas dŽjˆ travailler pour cet Žquilibre que de donner ˆ la profession une
organisation Žquitable et rationnelle, et de fournir au journaliste, opini‰tre
et souvent modeste ouvrier d'une crŽation quotidienne, en mme temps que les
garanties de sŽcuritŽ, dues ˆ tous les travailleurs, des moyens sžrs de
sauvegarder sa dignitŽ ? On ne me fera pas dire que celle‑ci est le fruit
de celles‑lˆ ; mais on conviendra qu'une bonne condition pour un homme de
se sentir ferme dans sa libertŽ morale est d'tre assurŽ de son indŽpendance
matŽrielle. È PrŽsentant le projet de loi au sŽnat, Justin Godart, sŽnateur,
citait pour sa dŽfense le syndicaliste Georges Bourdon : Ç La condition
capitale pour qu'une presse soit honnte et indŽpendante, ne rŽside pas
uniquement dans l'honntetŽ et l'indŽpendance de celui qui la dirige, mais
aussi dans la conscience du rŽdacteur ; (..) Que la carrire du journaliste
soit mise ˆ l'abri du caprice, de la fantaisie, de l'arbitraire, qu'il soit
protŽgŽ contre le besoin matŽriel, assurŽ d'une existence digne, que la clause
de conscience du rŽdacteur lui donne ˆ tout instant, mme si elle ne doit pas
tre invoquŽe, le sentiment de sa libertŽ morale, que lui soient ˆ jamais
ŽpargnŽs ces cruels conflits que trop de journalistes ont connus, mme pour les
avoir surmontŽs, entre sa conscience et son intŽrt, c'est cela que nous
appelons son indŽpendance. È[xiv]
b ‑ NŽanmoins, il semble que les syndicalistes
journalistes et les patrons de presse aient ‑ aussi et peut‑tre
surtout ‑ vu dans le texte lŽgal l'instrument d'arbitrage de conflits
territoriaux rendus plus aigus par la fermeture de la frontire journalistique.
Si l'on observe les positions dŽfendues par les uns et
les autres avant la loi, que constate‑t‑on ? Les patrons ont une
attitude essentiellement conservatrice, ils souhaitent protŽger en l'Žtat leurs
prŽrogatives patronales, Žviter la montŽe en puissance d'un pouvoir des
journalistes ; ils veulent aussi, probablement, que le prestige et le statut
particulier que l'usage a dŽjˆ confŽrŽs aux journalistes (prŽmices de la clause
de conscience, dŽlais‑congŽs, vacances, salaires...) ne soient pas
Žtendus ˆ tous les travailleurs qui leur sont subordonnŽs. Contraints ˆ la loi,
ils ne peuvent que militer en faveur d'une conception restrictive du statut de
journaliste : la rŽduction du journalisme ˆ une dŽfinition strictement socio‑Žconomique
‑ sa non dŽfinition au fond ‑ doit donc les satisfaire.
Les journalistes font la mme analyse, mme s'ils
paraissent tout de mme plus ouverts : il est de leur intŽrt, pour peser dans
les entreprises et dans les futures nŽgociations paritaires, que soient
assimilŽes certaines catŽgories de collaborateurs des rŽdactions ; il faut
faire Ð relativement ‑ masse. Mais nous avons montrŽ dans de
prŽcŽdents travaux[xv]
comment les journalistes, emmenŽs par le puissant Synchcat national, ont
progressivement, au cours de la pŽriode 1918‑1935, durci leurs positions,
rŽduisant considŽrablement ce qu'ils considŽraient tre le journalisme. Passant
d'une acception trs large ‑ Ç Est
journaliste quiconque Žcrit dans les journaux, comme est architecte quiconque
construit des maisons È[xvi] ‑,
les syndicalistes journalistes vont procŽder ˆ des exclusions successives, dont
le rŽsultat Žtait de rŽserver le journalisme ˆ une catŽgorie de journalistes,
ceux qui faisaient de cette activitŽ leur essentiel. On mit donc ˆ l'index les
hommes politiques, les Ç professeurs È et savants, les fonctionnaires, les
avocats, les directeurs de journaux, les rentiers et, surtout, les Ç amateurs
È, pour l'essentiel des Ç correspondants È, ces occasionnels de journalisme.
Citons encore G. Bourdon, en 1931, ˆ propos des Ç
amateurs È : Ç Cette tourbe de profiteurs spŽciaux qui, soit par vanitŽ pure,
soit par dŽsoeuvrement, soit en vue de profits variŽs se donnent un mal
incroyable pour avoir leurs noms imprimŽs dans les journaux. (...) Rien pour
nous n'est plus ha•ssable ni plus mŽprisable que la catŽgorie des amateurs qui,
supprimant en rŽalitŽ le marchŽ des journaux, tiennent la place des ceux qui
lŽgitimement prŽtendent vivre du mŽtier de journaliste È[xvii].
En novembre 1930, le SNJ lanait une Ç enqute en province sur les faux
journalistes È, essentiellement des correspondants locaux des journaux
rŽgionaux. Le ton Žtait trs violent : Ç Les amateurs pullulent, les intrus
nous submergent : aux uns et aux autres, il est temps de signifier que nous ne
sommes plus disposŽs ˆ les tolŽrer. (..) Le moment est venu de manifester notre
volontŽ de dŽfendre notre profession. Dans chaque journal, les amateurs doivent
tre mis en quarantaine. Plus de faux nez! Il est temps que les journaux soient
faits par des journalistes. È[xviii]
La loi satisfait donc pleinement les journalistes,
dans laquelle ils voient l'instrument des exclusions souhaitŽes depuis une
vingtaine d'annŽes (avec une nette insistance au cours des huit dernires).
DŽtaillant la nŽgociation du dŽcret d'application et ses modalitŽs dŽfinitives,
l'organe du SNJ[xix]
en exposait ainsi les motifs fondamentaux : Ç Ë bref dŽlai, tous les
journalistes professionnels possŽderont leur carte d'identitŽ, et quiconque,
sans pouvoir la produire, se dira journaliste, se rendra coupable d'un dŽlit
frappŽ par des peines qui ne seront pas nŽgligeables. Quiconque aura fait Žtat,
dans une pice publique, d'une telle dŽclaration, sera frappŽ des mmes peines.
Voilˆ donc notre profession, non pas fermŽe, mais protŽgŽe ; voilˆ le titre de
journaliste arrachŽ aux faiseurs et devenu une propriŽtŽ, au mme titre que
celui de mŽdecin ou d'avocat ˆ la Cour. (...) L'ORDRE DES JOURNALISTES EST FAIT
Voilˆ donc accompli un de nos voeux les plus anciens. (...) La carte
professionnelle, c'est le droit permanent de regard de la profession sur elle‑mme,
c'est le contr™le du journalisme par les journalistes, c'est l'isolement
irrŽvocable non seulement de personnages pour qui il n'est qu'un alibi et
contre lesquels nous Žtions jusque lˆ sans armes, mais aussi de profiteurs qui,
au dommage des n™tres, viennent lui demander, comme ils l'avouent candidement,
des salaires d'appoint Ð fžt-ce au rabais. È Se fŽlicitant que dŽsormais,
gr‰ce ˆ la carte, un lien soit Žtabli entre les Ç intŽrts moraux È et les Ç
intŽrts matŽriels È de la profession, le SNJ rappelle que son objectif depuis
1918 Žtait Ç la police de la profession È. Estimant que Ç la loi Žtend
dŽsormais sur le journaliste une protection analogue ˆ celle qui couvre le mŽdecin
et l'avocat È, le syndicat prŽtend que la Commission de la carte fera fonction
d'Ordre professionnel. Rappelant que ds ses origines, en 1918, le syndicat se
prononait pour la crŽation d'une telle entitŽ, il expliquait dŽsormais : Ç
C'Žtait une noble conception, mais que nous avons ŽtŽ appelŽs ˆ rŽviser.
ExprimŽe sous cette forme frappante, mais sommaire, elle nous parut
difficilement rŽalisable. Ce qu'il fallait retenir, c'Žtait la gŽnŽreuse, la
salutaire inspiration ˆ laquelle avaient obŽi ses auteurs : nous avons donc
imaginŽ la carte professionnelle. Mais ne chicanons pas. Un mot peut contenir
une grande idŽe. (...) Celui‑lˆ a pris une valeur allŽgorique. Ordre des
journalistes, cela veut dire honntetŽ, discipline, contr™le, vertu
professionnelle. C'est ainsi que nous l'entendons. Eh! bien, vous avez la Carte
: L'ORDRE DES JOURNALISTES EST CRƒƒ. È
Le transfert sŽmantique de l'ordre ˆ la carte implique, nous le
soulignons, une assertion totalement infondŽe : la carte d'identitŽ n'est en
rien, dans les textes, un instrument de police morale ; elle ne fait que
confŽrer lŽgalement un statut social ˆ une catŽgorie de travailleurs.
Une Žvolution notable de la proposition introduite par
Henri Guernut a grandement aidŽ cette apprŽciation des objectifs de la loi : en
effet la proposition de 1933 de crŽation d'un statut des journalistes
envisageait de s'appliquer Ç au personnel de rŽdaction des journaux pŽriodiques
et services d'information, c'est‑ˆ‑dire aux rŽdacteurs, reporters,
traducteurs, dessinateurs, stŽnographes de rŽdaction, correspondants de
province et de l'Žtranger et, d'une manire gŽnŽrale, toutes personnes liŽes
par un contrat de louage de services avec les entreprises de journaux et
pŽriodiques en vue de l'exŽcution d'un travail intellectuel ou artistique
concernant les dits journaux et pŽriodiques È. Cette rŽdaction prŽvoyait donc
l'application de la loi ˆ tous les journalistes, sans exclusion.
Or, le texte adoptŽ en 1935 par la Commission du
travail de la Chambre et prŽsentŽ ˆ la Chambre par le dŽputŽ Brachard va faire
dispara”tre cette notion de Ç travail intellectuel ou artistique È au profil de
la dŽfinition tautologique que l'on sait (Ç le journaliste professionnel est
celui qui a pour occupation principale, rŽgulire et rŽtribuŽe l'exercice de sa
profession È) ; placer au rang d'Ç assimilŽsÈ les Ç collaborateurs directs de
la rŽdaction : rŽdacteurs‑traducteurs, stŽnographes‑rŽdacteurs,
rŽdacteurs rŽviseurs, reporters‑dessinateurs, reporters‑photographes,
excluant les agents de publicitŽ, et tous ceux qui n'apportent, ˆ un titre
quelconque, qu'une collaboration occasionnelle È. En dŽfinitive, le texte final
est plus prŽcis par certains aspects (il fait des hiŽrarchies, il exclut
radicalement) et beaucoup plus imprŽcis par ailleurs (il ne dŽfinit plus le
journalisme, mais le professionnalisme du journalisme). Cette rŽdaction du
texte va permettre l'exclusion d'une partie des journalistes, puisqu'il faudra
apporter la preuve que le journalisme constitue le principal de l'activitŽ pour
obtenir la carte, le titre et la reconnaissance sociale.
Que le dŽputŽ Brachard fut alors Ð
aussi ‑ journaliste, qu'il fut membre de
SNJ, qu'il ait repris ˆ son compte (au nom de la Commission du travail dont il
Žtait le rapporteur) la justification des exclusions, qu'il participa par la
suite, comme reprŽsentant du Syndicat national, aux nŽgociations concernant les
modalitŽs d'application des dispositions concernant la carte professionnelle[xx],
et qu'il fut dŽsignŽ comme dŽlŽguŽ journaliste de la premire Commission en mai
1936, tout ceci n'est probablement pas sans rapport avec l'Žvolution de la loi ‑
et plus tard de son interprŽtation ‑
dans le sens des conceptions dŽfendues par le SNJ. Un indice de l'influence que
l'organisation put avoir ˆ cette Žpoque sur les parlementaires : on doit au
syndicat la dŽfinition tautologique de la profession. En effet, le texte de loi
reprend la dŽfinition donnŽe par l'article 2 des statuts de l'organisation ˆ
l'Žpoque, qui stipulaient qu'Žtait journaliste professionnel quiconque avait Ç
pour occupation principale, rŽgulire et rŽtribuŽe, depuis trois annŽes au
moins, un travail de rŽdaction dans une publication pŽriodique ŽditŽe en France
ou dans une agence d'information franaise È[xxi].
DŽfinition qui, comme la loi, dŽfinit le journalisme ˆ travers son
professionnalisme, ce qui ne veut pas dire grand chose ; mais qui va permettre
de rŽserver le bŽnŽfice de la loi ˆ une fraction des journalistes, ceux qui
exercent le journalisme ˆ titre principal et qui, depuis une dizaine d'annŽes,
se disent les seuls Ç professionnels È.
Il y a d'ailleurs, ˆ cette Žpoque, un glissement
sŽmantique important: le terme Ç professionnel È, qui signifie au dŽpart celui
qui fait Ç profession de È, va dŽsormais dŽsigner celui qui est lŽgitime dans
l'exercice du mŽtier, et par de lˆ celui qui est habilitŽ, donc compŽtent.
Parvenu ˆ ce point de l'Žtude, il semble bien que les
journalistes ‑ avec l'assentiment patronal s'apprtaient
ˆ inverser la proposition de la loi (la professionnalisation entra”nera la police)
: ils concevaient que la police, et singulirement l'instrument de police mis ˆ
leur disposition (la carte, abusivement prŽsentŽe comme un outil
d'arbitrage moral), entra”nerait la professionnalisation. De plus, cette
professionnalisation n'Žtait pas entendue de la mme faon : elle Žtait, dans
l'esprit des professionnels, l'instrument de la construction d'un territoire
professionnel rŽservŽ, alors que le lŽgislateur l'entendait comme un outil de
protection et d'autonomie Ç vertuante È des travailleurs.
Ainsi donc, si l'intention de la loi Žtait d'offrir un
cadre ouvert qui permettait d'envisager une dŽfinition plurielle et vivante du
journalisme, prŽparŽe aux Žvolutions et adaptations nŽcessaires, tout porte ˆ
croire que les journalistes et les patrons allaient rŽduire cette intention ˆ
un objectif corporatiste : la ma”trise du marchŽ du travail journalistique au
bŽnŽfice d'une fraction des individus oeuvrant dans le journalisme,
l'appropriation et le contr™le du territoire.
Nous allons nous attacher ˆ explorer cette analyse,
par l'observation de l'activitŽ de la CCIJP au cours de ses quatre premires
annŽes de fonctionnement.
Ds son installation, l'ambiance de travail de la
CCIJP fut bonne, cordiale mme. On aurait pu croire, aprs dix‑huit annŽes
d'incomprŽhensions de part et d'autre, que les relations seraient exŽcrables.
Au contraire, les discussions pourront tre vives sans que le travail s'en
ressente. Le respect mutuel est la rgle. Il se manifeste notamment ˆ
l'occasion des ŽvŽnements qui rythment la vie des membres de la Commission et
des hommages qui sont exprimŽs : ˆ la mort de Henri Simond (patron de presse),
premier PrŽsident de la CCIJP (PV ‑ 4 aožt 1937), ˆ celle de George
Bourdon (journaliste SNJ) qui lui succŽda ˆ la PrŽsidence (PV ‑ 18
octobre 1938), lors de l'Žlection du SecrŽtaire gŽnŽral de la CCIJP, StŽphen
Valot, ˆ la PrŽsidence du SNJ. Le patron de presse Fernand Destin se dit alors
Ç heureux de l'occasion qui lui est donnŽe de lui exprimer sa sympathie la plus
sincre. Il est persuadŽ que. malgrŽ les diffŽrences d'apprŽciation qui peuvent
appara”tre au sein des rŽunions, la collaboration des directeurs de journaux et
des journalistes se poursuivra dans une atmosphre de sympathie et d'estime ˆ
fin de continuer l'ouvre ˆ laquelle G. Bourdon avait consacrŽ sa vie (PV ‑
10 mai 1938). Ds la premire sŽance, les dŽlŽgations Ç patronale È et Ç
professionnelle È s'accordent sur un fonctionnement, se rŽpartissent les lieux
de travail (le secrŽtariat de la Commission au SNJ, les sŽances au sige du
Syndicat de la presse parisienne).
L'explication de cette bonne ambiance tient
probablement aux personnes elles‑mmes. Elles se connaissent pour avoir
participŽ avec sincŽritŽ et esprit d'ouverture aux nŽgociations du contrat
collectif, jusqu'ˆ leur interruption pitoyable due ˆ la fraction conservatrice
du patronat. C™tŽ journaliste, on trouve G. Bourdon, G. Gombault, E. Brachard
et S. Valot. C™tŽ patron, H. Simond (placŽ en 1925 ˆ la tte de la FŽdŽration
nationale des journaux franais, et qui prŽsida la commission mixte qui
commena ses travaux le 21 juin 1929), ˆ propos de qui le dŽputŽ‑journaliste
Brachard disait dans le rapport qu'il Žtablit au nom de la Commission du
travail de l'AssemblŽe nationale, prŽparatoire ˆ la loi de 1935: Ç (...) et je
me fais un plaisir, pour me conformer au voeu qui m'a ŽtŽ exprimŽ par les
dirigeants du syndicat national, de noter ici que sa lŽgitime autoritŽ ne cessa
ne s'exercer, avec une constante bonne volontŽ, dans le sens de la conciliation
È[xxii].
On trouva aussi dans la premire composition de la CCIJP le reprŽsentant
patronal Chauchat, qui fut nommŽ expert par le BIT pour l'enqute sur la
situation des journalistes, en 1929, et qui disait : Ç Le contrat collectif,
tel que nous l'entendons, est entre les parties, en mme temps qu'un mode
d'organisation, un instrument de paix, de conciliation et d'entente È[xxiii].
Accessoires en apparence, l'ambiance de travail de la
CCIJP et la cohŽrence de ses membres sont des aspects importants pour analyser
ce qui va suivre. En effet, si la Ç guerre de tranchŽesÈ qui avait prŽvalu
jusque lˆ entre patrons et journalistes s'Žtait poursuivie, on aurait pu
interprŽter les dŽcisions de la Commission comme les rŽsultats de mauvais
compromis, de choix par dŽfaut, de stratŽgies nŽgatives. Il n'en fut rien, et
l'on doit comprendre l'Žtat des dŽbats et les arbitrages comme l'expression de
rŽflexions soutenues et de choix avertis, de part et d'autre.
La source de ces bonnes relations est donc aussi ˆ
rechercher dans la communautŽ d'intŽrt des patrons et journalistes qui
s'entendirent pour interprŽter la loi dans le sens qui leur convenait
mutuellement.
LES ARBITRAGES DE LA CCIJP
Comme nous l'avons amplement dit, l'imprŽcision de la
loi va obliger les membres (nommŽs puis Žlus) de la CCIJP ˆ se fabriquer une Ç
doctrine È, des usages, une jurisprudence. La Commission va devoir se pencher
sur les cas que l'imprŽcision de la loi rend intrinsquement litigieux: ceux
qui ne correspondent pas clairement aux catŽgories dŽfinies par la loi, ceux
qui ne rŽpondent que partiellement aux exigences, ceux qui s'accommodent de la
loi pour en tirer un bŽnŽfice indu, ceux qui donnent toutes les garanties sur
le fond mais se distinguent des normes formelles, ceux qui jouent avec les
limites de toutes sortes. Pour tous ces dossiers, la Commission va devoir
interprŽter et arbitrer.
Ces interprŽtations et ces arbitrages sont essentiels
pour comprendre ce que patrons et journalistes ont fait de la loi, en
particulier pour analyser comment ils se sont servis du texte pour rŽguler le
marchŽ de l'emploi journalistique et ses rapports de force.
1 ‑ L'interprŽtation de la loi : la moralitŽ
Il convient de commencer par ce point pour mieux
souligner ˆ quel point cet aspect a ŽtŽ marginal et ambigu dans les dŽbats. En
quatre annŽes d'activitŽ, la dimension morale sera abordŽe quatre fois, ou
plut™t exprimŽe. Lors de l'installation officielle, le 22 mai 1936, en prŽsence
du ministre du Travail L. O. Frossard : le PV rapporte que le ministre Ç se
dŽclare heureux qu'il lui ait ŽtŽ donnŽ de prŽsider un ŽvŽnement destinŽ ˆ
produire les plus salutaires consŽquences dans l'organisation de la profession
È ; H. Simond (patron) et G. Bourdon (journaliste) Ç cŽlbrent ˆ leur tour
l'institution de la carte d'identitŽ professionnelle, qui leur appara”t comme
un instrument indispensable de la moralitŽ et qui, attribuŽe ˆ tous les
journalistes rŽellement professionnels, hors de toute prŽoccupation politique,
interdira dŽsormais aux indŽsirables et ˆ tous les autres de se donner comme
professionnels È. On notera, dans cette phrase, certes le lien fait entre
morale et professionnalisme, mais surtout l'ordre de l'argumentation
(l'instrument moral va permettre d'exclure et de reconna”tre les seuls
professionnels) et l'insistance ˆ justifier la fermeture du territoire.
Les autres Žvocations des questions de moralitŽ sont
plus fortuites. Lors de la seconde sŽance (29 mai 1936), on Žvoqua (pour la
premire et dernire fois) le casier judiciaire que les candidats doivent
produire et l'on considŽra qu'il ne donnait pas de garanties suffisantes. Un
dŽlŽguŽ journaliste fit remarquer Ç que les organisations connaissent la
situation morale de leurs membres È. On en resta lˆ. On discuta, le 14 octobre
1938, ˆ propos d'un journaliste Ç ayant encouru plusieurs condamnations avant
la guerre È, amnistiŽ depuis. Il fut admis au renouvellement de sa carte. Il
faut dire que si la loi exige des candidats la production d'un extrait de
casier, elle ne dit pas l'usage qui doit en tre fait par la CCIJP. Celle‑ci
ne s'en est donc pas servi pour arbitrer en dŽfaveur. Mais il n'est pas
impossible que l'exigence de la loi ait fait office d'Žpouvantail, les anciens
condamnŽs s'excluant d'eux‑mmes...
Enfin, le 25 mai 1938, la Commission plŽnire (CP)
souhaita amŽliorer ses relations avec la Commission supŽrieure (CS). DŽjˆ, le
29 septembre 1937, la Commission de premire instance avait fait savoir son
diffŽrend avec la Commission d'appel : Ç d'une faon gŽnŽrale, la Commission
supŽrieure se montre moins sŽvre que la Commission de premire instance, ses
membres jugeant non en journalistes mais en juristes, et en se basant
uniquement sur la loi È. Les dŽlŽguŽs professionnels reprochaient donc aux
magistrats d'appliquer la loi, sans vouloir l'interprŽter. G. Bourdon fut
mandatŽ pour attirer l'attention de la CS Ç sur l'importance de certaines
considŽrations dont la Commission (plŽnire) a l'habitude de tenir compte
È. Huit mois plus tard, on proposa de transmettre ˆ la CS Ç une note indiquant
le motif du refus È de certains dossiers. Ç M. G Bourdon prŽcise que ces
indications seraient trs utiles surtout lorsqu'il s'agit d'un refus pour des
raisons d'ordre moral. Le PrŽsident insiste sur l'importance de laisser ˆ la
loi toute sa portŽe morale ; il ne faut donc pas que la Commission de premire
instance ayant refusŽ la carte ˆ un postulant pour cause d'indignitŽ, la
Commission supŽrieure puisse lui accorder faute d'tre informŽe des raisons
rŽelles du refus È. La Ç portŽe moraleÈ, ŽvoquŽe ici, est Žvidement une interprŽtation
supplŽmentaire.
Analysant le texte, un juriste de l'Žpoque (trs
partisan de la nouvelle loi et de la dŽfense des journalistes) sentait bien les
limites que son imprŽcision allaient imposer. Il disait ˆ propos de la
Commission : Ç Certes, elle ne pourra prŽtendre restreindre le journalisme aux
seules personnes de moralitŽ supŽrieure, mais au moins les gens de moralitŽ
notoirement infŽrieure ne pourront plus se prŽvaloir de la qualitŽ de
journaliste, la notion de moralitŽ est susceptible de bien des nuances dont
certaines excdent la compŽtence de la commission. Cependant sur certaines
questions d'honntetŽ, l'accord en gŽnŽral peut se faire. (...) La carte
d'identitŽ doit donc rendre les plus grands services ˆ la profession de
journaliste: en tant que garantie de professionnalisme, et en tant aussi que
garantie de moralitŽ moyenne et sous rŽserve de certains amŽnagements de
dŽtail, le principe de l'institution reste excellent È[xxiv].
Ç MoralitŽ moyenne È... En fait, et malgrŽ les
Žchanges aigres doux avec la CS, il semble que la Commission ait renoncŽ ˆ
statuer ˆ partir de ce genre de critre. Si des dŽcisions ont ŽtŽ prises, ces
arbitrages n'ont jamais ŽtŽ mentionnŽs, alors que l'on sera disert ˆ d'autres
propos. Les critres n'ont pas non plus fait l'objet de dŽbats ouverts et
rendus publics. Comme si les dŽlŽguŽs avaient prŽfŽrŽ rendre opaques les
interprŽtations (les Ç refus pour des raisons d'ordre moral È) qu'ils faisaient
du texte.
2‑ L'interprŽtation de la loi : la
qualification du travail journalistique
La CP, sur un autre aspect, va estimer nŽcessaire
d'interprŽter la loi, trop imprŽcise : c'est ˆ propos de la qualification du
travail de journaliste qui, comme nous l'avons dit, a totalement disparu du
texte lŽgislatif. Les dŽbats vont concerner les cas de salariŽs qui, rŽpondant
aux critres socio‑Žconomiques de la loi, pratiquent ce que l'on pourrait
appeler une forme spŽcialisŽe du journalisme. La CCIJP, en se prononant sur
ces dossiers, va devoir Žtablir ‑ au fond ‑ ce qui est et ce qui n'est
pas du journalisme. On verra que ce travail de dŽfinition n'est jamais sans
rapport avec les intŽrt catŽgoriels, la ma”trise du territoire et du marchŽ.
Les stŽnographes ont ŽtŽ assimilŽs par la loi aux
journalistes. Pourtant, la question sera souvent dŽbattue. Lors de
l'Žlaboration du contrat collectif, le Syndicat des journalistes avait obtenu
pour les stŽnographes l'extension du statut; le Syndicat de la presse
parisienne Žtait d'accord[xxv].
Pourtant la jurisprudence Žtait contraire. La Cour de Paris, le 2 fŽvrier 1932,
dŽclarait : Ç Ce travail (de stŽnographe) s'analyse en somme en une rŽception
et transmission intelligentes, ayant pour but et pour rŽsultat de faire
parvenir une oeuvre intellectuelle qui est celle des correspondants aux
services du journal qui sont chargŽs de la prŽsenter au public. Une telle
opŽration, qui ne procde pas d'une initiative propre de l'agent et n'aboutit
pas ˆ une crŽation dans le fond et dans la forme, ne prŽsente pas le caractre
personnel et original qui est le propre de l'oeuvre journalistique par o se
marque le talent de l'auteur, se crŽe son succs, s'engagent sa rŽputation et
sa responsabilitŽ, et qui justifierait qu'un traitement particulier fžt fait au
journaliste en cas de rupture de son contrat de collaborationÈ[xxvi].
La question des stŽnographes fut l'un des rares points
de discorde entre les journalistes et les patrons. D'une manire gŽnŽrale, les
seconds souhaiteront une application plus restrictive, pour limiter le nombre
de journalistes parmi les salariŽs permanents des journaux; les seconds
voudront au contraire renforcer leur influence dans les rŽdactions. Le dŽbat
vint ds le 4 novembre 1936. M. Maillard, patron, s'insurge qu'un candidat Ç
qui est stŽnographe d'administration au journal est prŽsentŽ comme stŽnographe‑rŽdacteur
ˆ l'Information È. Un journaliste propose Ç que les stŽnographes ne doivent pas
tre considŽrŽs comme journalistes s'ils peuvent tre remplacŽs par un
enregistrement mŽcanique È. M. Simond, PrŽsident, Žtablit une distinction : Ç
est assimilŽ aux journalistes, le stŽnographe qui a l'initiative de modifier ce
qu'il reoit. Celui qui ne fait que transmettre n'est pas un stŽnographe
rŽdacteur. Il appelle d'ailleurs l'attention de la Commission sur le danger de
laisser envahir la profession de journaliste È. M. Gombault, dŽlŽguŽ
journaliste, Ç objecte qu'il sera difficile de dŽterminer si tel stŽnographe
est capable ou non de modifier les textes qu'il a reus. M Simond rŽpond qu'il
ne s'agit pas de savoir s'il en est capable, mais seulement s'il le fait
habituellement È.
Le 22 janvier 1937, la Commission plŽnire dŽcida
d'examiner chaque cas de stŽnographe, et refusa tous les dossiers. Apprenant
que vingt‑deux stŽnographes‑rŽdacteurs, ŽcartŽs ˆ la prŽcŽdente
sŽance, font appel devant la Commission supŽrieure, la CP dŽcide d'attendre. Le
24 mars, la CP aborde encore la question : Ç H. Simond fait remarquer que la
question est de savoir le r™le que joue le stŽnographe‑rŽdacteur au
journal È ; ˆ son avis devrait avoir la carte, le stŽnographe‑rŽdacteur Ç
auquel est donnŽe la capacitŽ nŽcessaire pour interprŽter et au besoin modifier
les communications qu'il reoit È. S. Valot rŽagit : Ç dans ce cas la
dŽlivrance ou le refus de la carte dŽpendront uniquement de l'apprŽciation du
directeur. Ce n'est certainement pas ce qu'a voulu la loi È. Enfin, le 22
juillet 1937, le CS donna raison aux stŽnographes, dont la plupart venait de
grands mŽdias parisiens (L'intransigeant, Le
Petit Parisien, Le Matin, l'agence Havas...). Dans sa sŽance
suivante, la CP dŽplora la dŽcision.
Les patrons ne s'avoueront pas vaincus : deux annŽes
plus tard, ils demanderont le non renouvellement de la carte d'une des
bŽnŽficiaires de la dŽcision de la CS, une certaine Mme D. Celle‑ci
travaillait au Matin, dont M. Maillard, dŽlŽguŽ, Žtait
le patron, et lui contestait la qualitŽ de rŽdactrice‑stŽnographe. Une
sous commission fut nommŽe, composŽe de MM. Destin et Gombault. Le compte‑rendu
des dŽbats du 19 octobre 1939 montre bien que les enjeux catŽgoriels et
salariaux Žtaient au centre de tout : Ç M Gombault croit pouvoir assurer,
d'aprs les renseignements recueillis, que Mme D. remplissait au Matin
les fonctions de stŽnographe‑rŽdactrice telle que la dŽfinit la
Commission des barmes È (la loi avait prŽvu la crŽation de commissions
dŽpartementales chargŽes d'Žtablir les barmes des salaires). Ç M Destin estime
que le seul fait de n'tre pas payŽe au tarif du barme prouve que Mme D. doit
tre considŽrŽe comme une stŽnographe ˆ la rŽdaction et non comme une
rŽdactrice stŽnographe È. M. Gombault rŽpond que Ç c'est en accord avec M
Maillard, que Mme D. a acceptŽ de ne pas toucher le minimum de salaire prŽvu au
barme pour sa catŽgorie È. Un journaliste dŽfend la candidate, remarquant que
d'autres stŽnographes ayant la carte, font exactement le mme travail. M.
Maillard Ç insiste sur le fait que Mme D. (...) prend presque journellement le
courrier du rŽdacteur en chef, ce travail faisant d'ailleurs partie de ses
fonctions È. Finalement, le renouvellement de la carte est refusŽ.
L'intŽressŽe refera appel ˆ la CS par lettre au
ministre le 22 novembre 1939. Elle dut de nouveau obtenir gain de cause car on
trouve trace, dans son dossier, de demandes de renouvellement en 1941 et 1942.
Le problme de qualification se posa aussi pour les
reporters‑photographes. Le projet de contrat collectif avait fait une
distinction entre le reporter‑photographe et le simple photographe : Ç
N'est pas reporterphotographe celui qui est habituellement accompagnŽ dans ses
prises de vues par un rŽdacteur. Celui‑lˆ n'est qu'un photographe, c'est‑ˆ‑dire
un employŽ; il ne peut tre assimilŽ ˆ un reporter, c'est‑ˆ‑dire ˆ
un journaliste È. Le reporter‑photographe doit donc faire les images
et les Ç habiller È par un texte.
La discussion sera reprise au sein de la Commission.
Les patrons, emmenŽs par H. Simond, souhaiteront que le titre de journaliste
soit dŽlivrŽ au compte‑gouttes, considŽrant que Ç le photographe qui
apporte seulement les ŽlŽments d'une lŽgende n'est pas rŽdacteur È (4 novembre
1936). Un autre patron, M. Maillard, estime Ç une difficultŽ majeure, c'est
l'abondance d'amateurs qui, ayant pris un bon clichŽ, vont le vendre aux
agences È. Les journalistes objectent que Ç la loi a pensŽ ˆ celui qui, avec le
seul secours de son objectif, remplit le mme r™le d'informateur que le
reporter Žcrivain avec son stylo È. Les reportersphotographes d'agence seront
ainsi refusŽs dans un premier temps.
Les reporters‑cinŽmatographes rencontrent tout
d'abord un accueil favorable de la Commission. Les dŽlŽguŽs journalistes
soutiennent que Ç le journal filmŽ est rŽellement du reportageÈ et que des
journalistes indiscutables s'y sont consacrŽs È. A la sŽance du 4 novembre
1936, on dŽcide de ne pas exclure cette catŽgorie et de statuer au cas pas cas;
on met en attente de plus d'information le dossier d'un Ç opŽrateur de cinŽma
qui ne prouve pas qu'il travaille uniquement pour l'information È. NŽanmoins,
le 16 dŽcembre 1937[xxvii],
la dŽlŽgation patronale montre qu'elle ne souhaite pas que le titre de
journaliste soit Žtendu aux actualitŽs filmŽes, estimant que Ç reporters de
cinŽma ne sont pas des journalistes È. Le 16 dŽcembre 1937 (seconde rŽunion,
voir note infra), la Commission plŽnire rŽexamine la question, en prŽsence de
reprŽsentants des reporters de la presse filmŽe, tous membres du SNJ. Elle
dŽcide alors de ne pas administrer la carte ˆ cette catŽgorie, Ç les reporters
de cinŽma ayant signŽ une convention collective avec la Chambre syndicale des
producteurs de films et ne pouvant revendiquer les avantages des deux conventions
È. En fait, une fois encore, c'est la dŽlŽgation patronale qui s'oppose ˆ
considŽrer les reporters‑cinŽma comme des journalistes.
Comme il semble que l'on ait commencŽ ˆ attribuer des
cartes en 1936‑37, on refuse leur renouvellement. La CP devra donc de
nouveau dŽbattre sur le fond, le 23 novembre 1938, sur l'insistance des
intŽressŽs. Le PV tŽmoigne: Ç Les reprŽsentants de la presse filmŽe exposent ˆ
la Commission les raisons qui leur font rŽclamer la carte d'identitŽ. Ils font
observer notamment qu'ils font vŽritablement oeuvre de journaliste et que
lorsqu'ils partent pour un reportage, ils ont besoin des mmes qualitŽs que les
reporters‑rŽdacteurs et souvent mme de plus
d'audace. M. Destin (patron) pense que le signe distinctif du journaliste est
d'tre attachŽ ˆ un journal, or on ne peut pas, ˆ son avis, considŽrer une
firme cinŽmatographique comme un journal, mais comme une maison de commerce. M.
Destin considre bien le travail des reporters‑cinŽastes
comme un travail d'information, mais il ne le qualifie pas de journalisme
È. La Commission trouve finalement Ç naturelle la revendication des
cinŽastes ˆ la carte qui peut tre pour eux d'une grande utilitŽ, surtout pour
certains reportages dangereux ˆ l'Žtranger È, mais considŽrant le problme de
la double convention, renvoie ˆ plus tard.
On dŽcide, le 15 dŽcembre 1938, de nommer une sous‑commission
chargŽe d'examiner la question. Celle‑ci rend ses conclusions lors de la
sŽance du 20 janvier 1939; elle se prononce, ˆ l'unanimitŽ, Ç en faveur de
l'attribution de la carte professionnelle aux reporters de la presse filmŽe .
On prŽcise qu'il ne s'agit pas d'Žtendre cette disposition aux aides, soundmen,
etc È. ReprŽsentant des journalistes, Ç M. Gombault tient ˆ insister sur le
fait que les reporters de cinŽma font exactement le mme mŽtier d'information
que les journalistes ‑ le moyen
seul change È. La dŽlŽgation patronale n'est pas convaincue, et elle tŽmoigne
de son souci financier: elle craint que les hauts salaires dŽbordent sur la
presse... Ç M. Destin et plusieurs membres de la Commission avec lui dŽplorent
cette extension donnŽe au journalisme et la croient dangereuse pour les
journalistes eux‑mmes.
Outres ces considŽrations, M. Destin voit de sŽrieux obstacles ˆ faire
bŽnŽficier les reporters de la presse filmŽe du mois d'indemnitŽ par annŽe
Žtant donnŽe la disproportion entre leurs salaires et ceux des journalistes de
la presse Žcrite È. Finalement, la CP vote contre.
Il faudra une dŽcision de la CS pour en finir (28 mars
1939). Les attendus sont instructifs; ils disent d'une part que les productions
de la presse filmŽe, Ç en principe hebdomadaires avec Žditions spŽciales
lorsque l'actualitŽ l'exige sont bien des publications pŽriodiques ŽditŽes en
France et que la loi du 29 mars 1935 s'applique ˆ cette presse filmŽe È.
D'autre part, considŽrant que ceux qui ont fait la demande de la carte de
journaliste Ç sont des reporters qui se divisent au terme de leur contrat
collectif en : reporters cameramen ‑
reporters soundmen È, ces reporters rentrent dans les catŽgories prŽvues par la
loi, Ç savoir que les reporters cameramen, qui sont en rŽalitŽ des reporters‑photographes
et les reporters soundmen, des reporters‑stŽnographes,
que mme les conditions exigŽes pour l'exercice de cette profession, quant ˆ l'initiative
et ˆ la part de travail personnel sont plus nettement semblables ˆ celles
exigŽes des reporters en gŽnŽral que celles prŽvues par la Convention
collective de la presse Žcrite È. La carte
est donc accordŽe ; le jugement est sans appel, presque un camouflŽ pour la
dŽlŽgation patronale qui semble avoir ŽtŽ dirigŽe dans sa rŽflexion par les
risques de nivellement catŽgoriel.
Le cas des journalistes de radio fut peu examinŽ par
la CCIJP. La loi ne les a pas inscrits dans la liste limitative des assimilŽs.
Pourtant, le rapport Brachard souhaitait expressŽment leur assimilation,
suivant en cela la position du SNJ. Il est probable que le lŽgislateur a
prŽfŽrŽ suivre l'avis du ministre des PTT qui s'y opposait, fondŽ sur un arrt
de la Cour d'appel de Paris de 1927 qui dŽcidait Ç qu'aucune assimilation ne
peut tre faite entre le journal dŽfini par la loi de 1881 et un journal
radiodiffusŽ par un poste de TSF È[xxviii].
La position du SNJ Žtait en fait nuancŽe : souhaitant l'intŽgration, expliquant
que celle‑ci permettrait ˆ la presse radiophonique de ne plus tre Ç
envahie comme elle l'a ŽtŽ nagure et comme elle le demeure par un flot de
journalistes amateurs dont l'inexpŽrience professionnelle s'est bien souvent
rŽvŽlŽe de la faon la plus dommageable ˆ la rŽputation de la presse
radiophonique franaise È[xxix],
il souhaitait que l'activitŽ des journalistes radio fut encadrŽe, ˆ fin de ne
pas concurrencer la presse Žcrite ; le syndicat demandait que les programmes
d'information soient limitŽs en nombre et en durŽe, que les revues de presse ne
citent pas de trop longs extraits d'articles et que les micros soient exclus
des dŽbats parlementaires et judiciaires.
Le 23 mars 1938, la question est ŽvoquŽe. M. Chauchat,
reprŽsentant patronal, s'oppose ˆ l'assimilation, estimant que les gens de
radio ne sont pas de Ç vŽritables journalistes ayant droit ˆ la carte È. G.
Bourdon expose la position contraire du SNJ, semble‑t‑il en accord
avec le Syndicat de la presse parisienne. On en restera lˆ.
Les directeurs de journaux poseront un moindre
problme, bien qu'il ait encore fallu recourir ˆ l'interprŽtation de la loi
pour dŽcider de l'attribution ou non de la carte, ˆ l'initiative cette fois ‑
on s'en doute... ‑ des reprŽsentants patronaux.
La loi ne dit rien ˆ propos des directeurs, elle ne
les place mme pas au rang des Ç assimilŽs È. Pourtant, il y avait ˆ cette
Žpoque des centaines au moins, des milliers peut‑tre, de directeurs de
journaux qui ne dirigeaient qu'eux‑mmes (et des armŽes de chroniqueurs
et correspondants plus ou moins bŽnŽvoles). Beaucoup, mme dans les plus grands
journaux, sortaient du rang, avaient ŽtŽ journalistes et continuaient, dans
l'‰me et dans les faits, ˆ l'tre. Comment pouvait‑on dŽpartager ceux
dont l'activitŽ Žtait pour partie journalistique (rŽdaction et direction de
rŽdaction) de ceux qui n'Žtaient que des gestionnaires ?
Il fut trs t™t prŽvu d'exclure certains directeurs,
puisque ds le 20 novembre 1935, le Syndicat des quotidiens de province (qui
avait fait capoter le projet de contrat collectif, en 1931) s'en inquiŽtait,
soulignant l'infŽrioritŽ dans laquelle se trouveraient les directeurs privŽs de
la carte, vis ˆ vis de leurs collgues et de leurs rŽdacteurs. Il fut demandŽ
alors la crŽation d'une Ç carte de directeur de journal È[xxx].
La CCIJP s'est saisie ds le 22 juillet 1936 de cette
question, ˆ propos d'un M. B. ; sur son dossier, on se demande s'il ne s'agit
pas Ç d'un imprimeur Žditant un journal È et si ce directeur ne bŽnŽficie pas
de la publicitŽ. Le dossier est rŽservŽ, acceptŽ plus tard. Le 18 dŽcembre
1936, H. Simond (patron, prŽsident en exercice de la CCIJP) Ç fait observer que
les journalistes directeurs ont besoin d'une carte professionnelle et
pourraient tre amenŽs ˆ en crŽer une, ce qui amnerait un doublet f‰cheux È.
Des cartes sont attribuŽes, sans que des critres
soient clairement Žtablis; c'est au cas par cas et un dŽlŽguŽ patronal s'en
inquite, le 22 janvier 1937: Ç M. Destin observe que la carte est attribuŽe ˆ
des professionnels moins certains et refusŽe ˆ de vŽritables journalistes È. G.
Bourdon rŽpond alors que la Commission Ç essaie encore en ce moment de se
construire une doctrine et que les erreurs pourront tre rectifiŽes l'annŽe
prochaine gr‰ce ˆ l'annuaire publie È.
La question revient le 12 fŽvrier 1937. H. Simond
observe que la Commission ne peut apporter que des Ç solutions individuelles È
; accord est donnŽ pour dŽlivrer la carte Ç ˆ tous les directeurs de journaux
qui exerceront rŽellement dans leur journal des fonctions de rŽdacteur È, sans
prŽcision des moyens de vŽrification des assertions des candidats (au contraire
des dŽclarations des journalistes candidats ˆ la carte qui Žtaient passŽes au
crible non seulement de leurs employeurs, mais aussi des syndicats de
journalistes ; la Commission retirera ou refusera de nombreuses cartes sur la
foi des dŽclarations des patrons ou des syndicalistes).
La CP en reparle le 13 janvier 1938; elle n'a toujours
pas de vraie Çdoctrine È. Les patrons ne semblent pas se satisfaire que la
carte ne soit attribuŽe aux directeurs qu'au cas par cas; les journalistes
tiennent ˆ cette manire de faire, et semblent avoir obtenu que le statut du
candidat soit l'ŽlŽment dŽterminant (et pas seulement la pratique
rŽdactionnelle); en effet, M. Briollet, journaliste, explique Ç que la loi est
formelle, qu'il faut tre salariŽ pour bŽnŽficier de la carte; lorsqu'un
journaliste devient directeur propriŽtaire, il n'est plus salariŽ et tire la
plus grande partie de ses ressources de l'exploitation de son journal et non
plus du journalisme È.
La question des directeurs n'a pas laissŽ dans la
perplexitŽ que les dŽlŽguŽs. Les intŽressŽs eux‑mmes ne comprenaient pas
trs bien comment la loi pouvait s'appliquer. Le patron d'une revue rŽpondait ˆ
la demande de renseignements de la CCIJP : Ç Cette revue est ma propriŽtŽ
personnelle, j'y exerce toutes les fonctions de direction et de redaction. Les
articles que je publie sont en majeure partie rŽdigŽs par moi. Les autres me
viennent de collaborateurs bŽnŽvoles ou amis. Il me serait bien difficile de
faire le dŽpart entre les diffŽrentes fonctions que j'exerce ainsi dans ma
propre publication. En tout cas, le petit revenu que me procure celle‑ci
est entirement dž ˆ mon activitŽ journalistique È (15 janvier 1937).
3 ‑ Les interprŽtations de la loi : les
journalistes en demi teinte
Beaucoup de dŽcisions de la CCIJP, au cours de cette
pŽriode, sont des ajustements par petits pas. Elles concernent des journalistes
ˆ qui la loi ne peut s'appliquer que partiellement, ou dont le dossier fait
appara”tre des incompatibilitŽs.
La hauteur minimale des rŽmunŽrations fit l'objet
d'une des premires dŽcisions, en contradiction avec le texte du dŽcret. Celui
prŽcise en effet que le candidat affirme Ç sur l'honneur È qu'il en tire du
journalisme Ç une rŽmunŽration au moins Žgale au salaire minimum qui aura ŽtŽ
fixŽ, pour le dŽpartement ou pour la rŽgion È par les commissions mixtes
chargŽes, par la loi de 1935, d'Žtablir les barmes salariaux. Ds la seconde
sŽance de la CCIJP (29 mai 1936), un dŽbat s'Žtablit ˆ ce propos. Ç M. Destin
(un patron) observe qu'il ne convient pas d'accabler ceux parmi les
professionnels qui sont dŽjˆ les moins favorisŽs, en les privant de la
possession de la carte. M Leduc (un journaliste) dŽclare que tous les
journalistes de province sont ˆ l'heure actuelle au dessous du salaire minimum.
Il est dŽsirable que cette formule disparaisse de l'imprimŽ È (on prŽvoyait,
sur le formulaire de demande de carte, de demander la hauteur de la
rŽmunŽration, qui devait tre Ç non infŽrieure aux salaires minima fixŽs
au lieu o le candidat exerce È). Pour cette raison, on ne demandera aux
candidats de prŽciser que le mode de rŽmunŽration (au mois et/ou ˆ l'article),
l'indication du montant Žtant Ç facultative È et la rŽfŽrence expresse ˆ la loi
disparaissant.
Il s'agissait donc d'une premire entorse faite ˆ la
lettre. La Commission reviendra pourtant sur cette dŽcision, le 10 janvier
1939 : confrontŽe ˆ des demandes multiples de cartes issues de journaux de
petite importance, elle souhaitera avoir les moyens de contr™ler ces dossiers.
La hauteur de la rŽmunŽration sera donc exigŽe.
Les activitŽs publicitaires feront, aussi, l'objet
d'ajustements. La loi est claire puisqu'elle fait une exclusion radicale (de la
liste des assimilŽs) des Ç agents de publicitŽ È. Sur ce point, la Commission a
commencŽ ˆ se fonder sur le caractre non principal des activitŽs non
journalistiques, et dŽcidŽ de ne pas exclure ces cas (28 juillet 1936). Le PV
de cette sŽance prŽcise: Ç La Commission est par contre unanime ˆ penser qu'il
convient de refuser la carte aux journalistes qui touchent des subventions
de certaines administrations privŽes ou publiques ou sont rŽmunŽrŽs pour
une part par les recettes de publicitŽÈ. M. Gaubert (un patron) fait remarquer
que Ç certains journaux de province n'ont d'autres agents de publicitŽ que
leurs rŽdacteurs, dans ce cas il est bien difficile ˆ ceux‑ci de refuser
de s'y intŽresser È. Le journaliste S. Valot propose alors Ç que la carte ne
soit pas refusŽe ˆ ceux qui, mme s'ils ont dž se plier ˆ des conditions de
travail imposŽes, s'efforcent effectivement d'obtenir de leur journal une
rŽmunŽration de caractre uniquement journalistique È. On peut se demander
comment ce louable effort a pu, par la suite, tre observŽ... Rien ne sera ‑
ou pourra tre ‑ fait pour dŽterminer la part due au journalisme dans la
rŽmunŽration de ces rŽdacteurs de province. Il est probable que faute de moyens
d'apprŽciation et pour ne pas affronter les patrons de presse rŽgionaux, on
prŽfŽra en rester lˆ. On confirma mme cette orientation ; le 6 avril 1938, le
PV tŽmoigne : Ç En ce qui concerne les correspondants de province faisant de la
publicitŽ, la Commission maintient comme essentielle la distinction faite entre
ceux qui assurent le service de publicitŽ de leur journal dans la ville o ils
rŽsident, et deux qui font de la publicitŽ pour leur propre compte. Dans ce
deuxime cas, la carte ne devra jamais tre accordŽe sans qu'une enqute trs
sŽrieuse ait ŽtŽ faite È.
NŽanmoins, on appliqua la rgle de l'incompatibilitŽ
des ressources aux autres journalistes. Le 4 novembre, on refuse la carte ˆ un
journaliste financier et publicitaire qui, circonstance aggravante, touchait
des subventions publiques du ministre des Finances. Un autre cas est ŽvoquŽ le
13 octobre 1936 ; il s'agit d'un candidat qui Ç tire indirectement (mention
manuscrite) une grande partie de ses ressources de la publicitŽ È. Son dossier
est rŽservŽ, puis la carte est attribuŽe. On reparle de son cas le 29 septembre
1937, ˆ l'occasion du renouvellement : un membre patronal, arguant qu'il Ç
fait, de faon notoire, des affaires de publicitŽ È, rappelle que la Commission
Ç s'est promis de refuser catŽgoriquement la carte È ˆ ces candidats.
En dŽfinitive, il semble que la Commission ait appliquŽ
une sŽlection ˆ deux vitesses : elle a acceptŽ les activitŽs publicitaires des
journalistes ds lors qu'elles Žtaient internalisŽes (principalement dans la
presse rŽgionale), elle les a refusŽes quand elles constituaient un appoint
extŽrieur au salaire des journalistes.
Les dŽcisions relevant de la bouteille ˆ moitiŽ vide
ou ˆ moitiŽ pleine compltent le tableau ; elles montrent combien il fut
difficile aux dŽlŽguŽs de la CCIJP de se faire une doctrine ˆ propos des
candidats dont le profil Žtait rŽtif aux cadres.
Nous avons dŽjˆ ŽvoquŽ le cas des directeurs de
journaux, qui relve bien de cette problŽmatique. Citons aussi le cas des
fonctionnaires. Il est Žvident que la loi fut faite en partie pour mettre fin ˆ
leurs activitŽs dans la presse, constituant des salaires d'appoint et
gŽnŽralement sous payŽes. Avant 1935, le SNJ s'Žtait beaucoup mobilisŽ et avait
obtenu quelques rŽsultats : le 11 mai 1934, le prŽsident du Conseil Gaston
Doumergue demandait aux ministres que cessent les pratiques journalistiques des
fonctionnaires, dŽloyales pour les journalistes et prŽjudiciables aux intŽrts
de l'Etat. De plus, un dŽcret du 28 aožt 1935 interdit aux fonctionnaires le
cumul des salaires et rŽtributions privŽes (exception faite de la production
d'oeuvres scientifiques, littŽraires ou artistiques). Avec le statut lŽgal des
journalistes, la barque paraissait bien pleine. Pourtant, la Commission
plŽnire souhaitera nuancer ce principe d'exclusion. Le 15 juillet 1938, elle
Žvoque le cas d'un Ç journaliste pourvu d'un poste ˆ la Ville de Paris. M.
Chauchat (dŽlŽguŽ patronal) souligne ce cas, qui n'est pas d'ailleurs isolŽ,
d'un journaliste indiscutable, ayant un poste de fonctionnaire rŽmunŽrŽ. M.
Bourdon (dŽlŽguŽ journaliste), fait remarquer qu'il faut distinguer les
journalistes trouvant un appoint dans le fonctionnarisme, des fonctionnaires
pour lesquels c'est le journalisme qui constitue l'appoint. Le PrŽsident
(Bourdon) donne des exemples ˆ l'appui. La Commission est d'accord pour qu'une
enqute minutieuse soit faite pour tous les cas semblables ˆ fin de conna”tre
le pourcentage rŽel des ressources imputables au journalisme et des ressources
extŽrieures È. Remarque : la Commission n'est pas certaine de vouloir exclure
certains fonctionnaires‑journalistes ; elle se dit que le journaliste‑fonctionnaire
est plus respectable que le fonctionnaire‑journaliste ; elle dit vouloir
juger ˆ travers l'Žvaluation des ressources respectives, mais on sait qu'ˆ
cette Žpoque la mention de la hauteur des rŽmunŽrations est facultative...
Le cas des avocats est de la mme teneur. La question
vient le 2 fŽvrier 1938. Un dŽlŽguŽ s'inquite de voir de jeunes avocats
stagiaires faisant du journalisme (faute d'autres ressources, sans doute), Ç
prenant ainsi la place des journalistes professionnels. Un autre membre, M.
Gombault (un journaliste), Ç s'Žlve aussi contre les avocats journalistes,
mais fait remarquer que beaucoup de journalistes vŽritablement professionnels
sont inscrits au Barreau et ne plaident jamais, il demande donc ˆ la Commission
de ne pas rejeter la demande de ces derniers et d'examiner ˆ fond chaque cas
particulier È.
Ainsi fut fait. La situation des dŽputŽs fut aussi
examinŽe, le mme jour. A l'initiative de M. Chauchat (un patron), on dŽcida Ç
que la carte ne doit pas tre refusŽe ˆ un journaliste qui devient dŽputŽ, mais
seulement ˆ ceux qui sont amenŽs ˆ faire du journalisme parce qu'ils sont
dŽputŽs È. Le SNJ avait dŽjˆ soutenu ce type d'apprŽciation. En 1918, une de
ses premires initiatives fut de se plaindre des parlementaires qui, profitant
des facilitŽs qui leur Žtaient faites pour accŽder aux champs de batailles,
donnaient aux journaux des reportages sur le front. Mais les journalistes qui
entraient en politique ont toujours conservŽ l'estime de la profession, qui
leur donnait du Ç confrre È et leur conservait le droit ˆ la qualitŽ
(symbolique encore, ˆ l'Žpoque) de journaliste.
Un dernier exemple, trs significatif de l'outil
d'arbitrage catŽgoriel que devint rapidement la carte. Il s'agit d'un reporter
dessinateur ˆ qui un patron (M. Maillard, Le Matin),
membre de la CCIJP, voulait refuser le titre de journaliste: Il disait, le 11
juillet 1939 : Ç Si M. G. a
collaborŽ au Matin en qualitŽ de reporter‑dessinateur,
payŽ au dessin, il Žtait surtout dŽcorateur È. M. Maillard en concluait donc Ç
que M G. ne peut tre considŽrŽ comme journaliste professionnel, mais comme
artiste dŽcorateur È. Finalement, l'intŽressŽ conservera sa carte, aprs des
dŽbats et l'Žtude d'une sous-commission. Mais combien de journalistes dans ce
cas d'espce n'ont pas eu la chance, le courage, les moyens, d'aller jusqu'au
bout et de faire reconna”tre que l'ambigu•tŽ de leur situation ne devait pas
tre une source d'exclusion?
Conclusion
Pour saisir l'ensemble des rŽsultats que nous produisons
ˆ propos de l'activitŽ de la CCIJP entre 1936 et 1940, pour bien apprŽcier le
sens et les incidences de cette succession dŽsordonnŽe d'interprŽtations de la
loi, il serait utile de les mettre en perspective avec toutes les consŽquences
de ce texte, par des observations inŽdites ˆ ce jour.
Il est probable, par exemple, que la condition des
journalistes, en tant que travailleurs, a ŽvoluŽ favorablement en France, gr‰ce
ˆ la loi : mieux protŽgŽs, plus reconnus, plus stables. Il est aussi probable
que la loi a rendu son office en permettant aux journalistes,
professionnalisŽs, d'tre plus vertueux. Soulignons tout de mme que ces
aspects sont difficiles ˆ saisir en raison de Ç l'effet Seconde guerre mondiale
et LibŽration È qui, comme on le sait, a changŽ considŽrablement les donnŽes.
Si aprs‑guerre, la presse et les journalistes sont plus vertueux, c'est
aussi en raison de l'Žpuration et des nouvelles conceptions nŽes dans la
RŽsistance dont la mise en place s'appuiera sur la loi de 1935, entre autres.
Il ne faut donc pas nŽgliger le bŽnŽfice de la loi.
Mais il ne faudrait pas ˆ l'inverse refuser de constater ce qui accompagne ce
progrs, les enseignements du temps qui s'est ŽcoulŽ.
Ce que nous appelons la fermeture de la frontire
journalistique traduit un moment historique de structuration d'un marchŽ de
travail qui, parvenu ˆ ses limites physiques, rŽalise un processus de
diffŽrenciation professionnelle conduisant ˆ la hiŽrarchisation, l'exclusion,
la marginalisation et l'aliŽnation d'une partie des membres.
HiŽrarchisation : c'est tout le sens des dŽbats de la
CCIJP ˆ propos de la qualification du travail journalistique. Il faut donner
une place ˆ chacun, admettre certains de plein droit, en Ç assimiler È
d'autres, accepter avec des pincettes les profils douteux (les doubles
activitŽs, directeurs, publicitaires et fonctionnaires notamment) et refuser ˆ
tous les autres l'accs aux privilges du statut. Comme on l'a vu, les patrons
seront plus restrictifs, les journalistes plus ouverts. Mais la communautŽ
d'intŽrt (la dŽfense d'un territoire) les rŽunira toujours.
Exclusion : celle des Ç amateurs È, particulirement
dans le collimateur des journalistes et donc de la loi, qui les Žcarte
radicalement ; remarquons que cette exclusion n'a pas ŽtŽ dŽfendue pour des
motifs inhŽrents ˆ la qualitŽ du travail ou ˆ la moralitŽ, seule la concurrence
sur le marchŽ de l'emploi fut invoquŽe[xxxi].
Avec la loi de 1935 va s'Žteindre une tradition citoyenne d'information et de
chronique qui permettait ˆ des gens ordinaires de participer directement,
lŽgitimement, ˆ cette fonction que d'aucuns disent si essentielle ˆ la
dŽmocratie (le plus souvent pour mieux l'accaparer...) : la presse, les mŽdias.
Il faut mŽditer quand on parle de progrs, celui qui produisit une telle exclusion,
qui sacrifia sur l'autel du Ç professionnalisme È, un droit citoyen
d'expression, simple, peu onŽreux...
AliŽnation : la loi a fait un sort ˆ tous ceux qui
tiraient du journalisme un appoint financier, notamment dans la presse
rŽgionale ; elle leur a refusŽ le statut et tous les bŽnŽfices affŽrents ; mais
elle n'a pas supprimŽ leur activitŽ, loin s'en faut ; celle‑ci a mme
augmentŽ. Aujourd'hui, la presse en rŽgion ne saurait vivre sans ces milliers
de correspondants qui, contribuant ˆ la majeure partie du travail
d'information, n'en sont pas moins sous payŽs et sous protŽgŽs (ils ont un
statut de travailleurs indŽpendants). En d'autres termes, l'emploi des quelques
six mille Ç journalistes professionnels È de la presse rŽgionale tient ˆ
l'aliŽnation des quelques trente‑trois mille Ç correspondants È.
Marginalisation : la professionnalisation a ŽcartŽ du
journalisme Ç professionnel È donc lŽgitime, sans les exclure, les pratiques
vagabondes, littŽraires, prŽcieuses, politiques, partisanes, approfondies, du
journalisme. Le sacro‑saint professionnalisme n'a pas laissŽ de place ˆ
ceux qui ne peuvent rŽpondre aux critres socio‑Žconomiques de la loi ;
ainsi, paradoxe des paradoxes, les plus beaux fleurons des mŽdias franais se
trouvent exclus de la carte professionnelle. Certes anecdotique, cette rŽalitŽ
n'en dŽprŽcie pas moins la carte elle‑mme : que vaut un tel document
professionnel s'il doit tre refusŽ aux figures emblŽmatiques de la profession?
La ma”trise du territoire et du marchŽ de travail journalistique
Žtait ˆ ce prix. Les dŽlŽguŽs de la premire CCIJP s'y attachrent, faisant
leur une loi qui les dŽpassait sans doute en intention, en ambition.
BIBLIOGRAPHIE
Barc (Louis‑Marie),
Le dŽlai‑congŽ des
journalistes, Thse Droit, Rennes, 1935.
Bourdon(Georges) et al., Le journalisme
d'aujourd'hui, Firmin Didot, 1931.
Brachard (ƒmue), Rapport au nom de la Commission du
travail n¡4516, Chambre des dŽputŽs, 1935.
Bureau international du travail, Rapport de la
Commission consultative des travailleurs intellectuels, Genve, 1932.
Davesne (P.), Pour devenir bon journaliste ‑
Manuel pratique, Librairie
Bernardin BrŽchet, Paris, 1931.
Godart (Justin), Rapport au nom de la Commission du
commerce, de l'industrie, du travail et des postes n¡279, 1935.
Guernut (Henri), Proposition de loi n¡1653, Chambre
des dŽputŽs, 1933.
Hamelin (Philippe), Ruellan (Denis), Pionniers
d'Amazonie, Syros Žditeur, Paris, 1992.
Hoursiangou (Marcel), Le journalisme en France ‑
Conditions Žconomiques et juridiques de son activitŽ,
Thse Droit, Bordeaux, 1936.
Lacan (Jean‑Franois),
Palmer (Michael), Ruellan (Denis), Les journalistes ‑
Stars, scribes et scribouillards, Syros Žditeur, Paris, 1994.
LŽna (Philippe), Aubertin (Catherine) et al.:
ÇFrontires, mythes et pratiquesÈ, Cahiers des sciences humaines,
ORSTOM, Paris, 1986.
Meyna ud (Jean), Le statut professionnel des
journalistes, Thse Droit, Paris, 1937.
Palmer (Michael), Des petits journaux aux grandes
agences - Naissance du
journalisme moderne‑1863
‑1914,
Aubier, Paris, 1983.
Ruellan (Denis), Le professionnalisme du flou ‑
IdentitŽ et savoir‑faire
des journalistes franais, PUG, Grenoble, 1993.
Sirol (Louis), Journalisme et droit,
Thse Droit, Toulouse, 1930.
Valentin (Franois), Le statut des journalistes ‑
Etude critique de la loi du 29 mars 1935, Thse
Droit, Nancy, 1936.
[i] Portant sur
Ç le statut professionnel des journalistes È.
[ii] Lena,
Aubertin (1986). Hamelin, Ruellan (1992).
[iii] Palmer
(1983).
[iv] Ruellan (1993). Lacan, Palmer, Ruellan (1994).
[v] Nous tenons ˆ remercier les responsables de la CCIJP,
ainsi que les personnels salariŽs, de l'accueil chaleureux et de la
disponibilitŽ qu'ils nous ont rŽservŽs.
[vi] Portant sur les conditions d'attribution de la carte
d'identitŽ professionnelle prŽvue par la loi du 29 mars 1935.
[vii] En
particulier Brachard (1935).
[viii] Barc (1935).
Brachard (1935).
[ix] En
particulier Barc (1935).
[x] BIT (1932).
[xi] Guernut
(1933).
[xii] Valentin
(1936).
[xiii] Intervention
ˆ l'Ecole supŽrieure de journalisme de Lille, 3 juin 1994.
[xiv] Godart
(1935).
[xv] Ruellan
(1993 et 1994).
[xvi] Bourdon G., Le Bulletin du Syndicat des Journalistes,
n¡21, janvier 1924.
[xvii] Bourdon
(1931).
[xviii] Le
Journaliste, n¡69, novembre 1930.
[xix] Le
Journaliste, n¡114, juin 1936.
[xx] Le SNJ a
bŽnŽficiŽ de nombreux appuis confraternels. Citons Henri Guernut qui fut
journaliste, ainsi que Paul Roqure, membre du Conseil d'Etat. Celui‑ci,
semble‑t‑il,
fit beaucoup pour faire Ç avaler È le dŽcret concernant la carte.
[xxi] Davesne
(1931).
[xxii] Brachard
(1935).
[xxiii] Valentin
(1936). Signalons aussi que cette cohŽrence tient ˆ la composition de la
premire commission dont, Ç ˆ titre exceptionnel et transitoire la premire
annŽeÈ (dŽcret d'application de la carte, 1936) les membres ont ŽtŽ dŽsignŽs
par le ministre du Travail ; pour que la CCIJP parte d'un bon pied, celui‑ci
veilla ˆ ne nommer que des dŽlŽguŽs favorables ˆ la nŽgociation; ceux‑ci
purent imposer des procŽdures qui perdurrent.
[xxiv] Meynaud
(1937).
[xxv] Barc ( 1935).
[xxvi] Gazette du
Palais, 1932. 1. 532.
[xxvii] 11 existe
deux PV qui semblent se suivre, mais portent deux dates incompatibles. Le
premier est fixŽ au 16 dŽcembre 1937, l'autre le mme jour en 1938. Nous
pensons que le second se situe plut™t en 1937 (le mme jour ou un autre ˆ
quelque chose prs) car son contenu est en continuitŽ avec le premier (placŽ en
1938, il serait incohŽrent); de plus, la mention des dŽlŽguŽs prŽsents est
aberrante (on signale la prŽsence de G. Bourdon, alors que celui‑ci
est mort depuis plus de deux mois).
[xxviii] Valentin
(1936).
[xxix] Lettre du
SNJ au ministre de PTT, citŽe par Meynaud (1937).
[xxx] CitŽ par
Valentin (1936).
[xxxi] En particulier dans le rapport Brachard.